Chapitre 3 — Principe #1 : Sautez du train de la vie par défaut et entrez en introspection
Stéphane et le TGV de la vie par défaut
Stéphane est assis dans le TGV de la vie par défaut.
Sa vie semble toute tracée et elle s'accélère de plus en plus, suivant le rythme de notre société contemporaine. Internet et les évolutions technologiques génèrent une abondance d'informations et de données. Celles-ci ne peuvent être traitées par le cerveau de Stéphane (ni par aucun cerveau, d'ailleurs).
Stéphane est le symbole de l'homme moderne connecté au virtuel mais déconnecté du réel. Il ne sait pas comment gérer son temps qui s'évapore dans des divertissements sans fin et des rencontres sans but.
Il est aussi malgré lui victime d'un système capitaliste globalisé, qui pour fonctionner se doit de faire circuler les flux de plus en plus vite (argent, marchandises, informations, etc.). Alors Stéphane lui aussi veut vivre plus vite et consommer plus.
Il suit le rythme de la société, il ne voit pas l'intérêt de ralentir. Ralentir, c'est prendre le risque de s'ennuyer ou, pire, de réfléchir. Stéphane veut être occupé et diverti. Les écouteurs, les enceintes, les voitures, les boîtes de nuit, la télévision, l'iPad. Le bruit est partout, le silence fait peur.
Stéphane ne se pose pas de questions. Il n'a pas le temps pour cela. Ou plutôt, il ne souhaite pas prendre le temps nécessaire. De ce fait, il vit selon les autres : une doxa, une idéologie, un parent, un(e) conjoint(e). Il ne se connaît pas. Il vit la vie d'un autre, loin de qui il est ou aurait pu être.
Il préfère faire l'autruche et ne pas écouter les signaux faibles que son corps et son esprit lui envoient parfois. Remettre en question trente années d'existence serait un processus douloureux. Il préfère mettre cela sous le tapis et poursuivre son existence « confortable » d'homme moderne occidental.
Mais Stéphane pourrait le regretter un jour. Et il sera peut-être trop tard pour rectifier le tir.
Stéphane est prisonnier du train de la vie par défaut. Ce train qui n'annonce aucun arrêt introspectif de la naissance à la mort. À moins que le train ne déraille…
Walter White et l’urgence de vivre
Comme Stéphane, Walter White a failli mourir sans avoir vécu.
Le personnage emblématique de la série Breaking Bad apprend dès la saison 1 qu'il a un cancer et qu'il lui reste peu de temps à vivre. Les mois qui suivent vont lui faire comprendre à quel point il était passé à côté de sa vie avant cette annonce. Pourtant, de l'extérieur, sa vie pouvait paraître plutôt bonne. Il est marié, a un fils et est professeur de chimie dans un lycée d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique.
Quand il apprend que ses jours sont comptés, Walter s'inquiète pour sa famille. Il veut les mettre à l'abri financièrement, chose qu'il ne peut pas faire avec son salaire de prof. C'est ainsi qu'il va devenir petit à petit le fameux Heisenberg. Il va user de ses talents et connaissances en chimie pour créer un empire de la drogue en produisant des amphétamines d'une pureté inégalée sur le marché.
Tout au long de la série, Walter White va frôler la mort à plusieurs reprises, il va se retrouver dans des situations horribles, il va subir un stress comme jamais il ne l'avait connu. Mais il se rend compte d'une chose, il s'est enfin mis à vivre. Il se sent vivant. Il n'est plus le zombie somnambule qu'il fut pendant près de cinquante ans.
Ce changement progressif va lui apporter son lot de problèmes notamment avec ses proches. Sa famille va avoir du mal à comprendre ce « changement » soudain. L'évolution de cette identité perturbe sa femme qui ne connaissait que l'homme lisse, timide, peu confiant qui devient, au fur et à mesure de la série, plus agressif, confiant, intense dans sa manière d'être au monde.
La série laisse à chacun juger si Walter White va aller trop loin dans son processus de transformation. Passant de l'homme pour qui tout était danger à l'homme qui « est le danger », selon ses propres dires. La moralité des actions du personnage ne nous intéresse pas ici. Ce qui compte, c'est le changement, la transformation d'un homme dont la vie allait se terminer sans avoir été vécue pleinement.
Walter a vécu par défaut sa vie pendant cinquante ans. En deux ans, le héros va enfin vivre une vie qui lui correspond plus et qui en vaut la peine. Il lui a fallu un cancer pour y parvenir.
Ne jetons pas la pierre à Walter. Nous sommes tous victimes de cette vie par défaut qui nous empêche de mener la vie que nous aimerions avoir.
Descendre du train de la vie par défaut
Dans notre société du flux continu, de la vitesse et de l'abondance d'informations, il est difficile d'arrêter le train de nos vies.
Sauf événement exceptionnel comme la pandémie du Covid-19 qui stoppa net le train de la vie par défaut de milliards de personnes en 2020. Cette période, au-delà de toutes considérations sanitaires et politiques, fut celle qui nous offrit une chance de quitter le mode de vie par défaut et d'entrer en introspection.
Avant cela, nous vivions tous des « vies occupées », saturées de bout en bout par de nombreuses activités parfois choisies et souvent subies. Notre vie était le fruit d'un mélange de déterminismes, de décisions, de conjonctures, de hasard heureux ou malheureux. Les dés semblaient jetés. Ils avaient indiqué une direction que nous n'avions plus qu'à suivre.
Les confinements ont donné l'espace mental de (re)penser son existence. De sortir pendant quelques semaines, d'une vie vécue selon les autres, des comportements et pensées automatiques. Nous étions en plein dans ce que Descartes (1596-1650) appelle la « suspension du jugement ». Pour lui, c'était le point de départ nécessaire à l'accès à la connaissance et à la vérité. Pour nous, cet arrêt forcé du train de notre vie fut un moyen d'analyser nos actions et nos pensées, mais aussi notre vie passée, présente et future.
Ce principe #1 est la porte d'entrée de la vie intentionnelle. En effet, celui qui ne sait ralentir sa vie et interroger ses pensées et actions ne sera pas en mesure de mener une vie intentionnelle.
Les conséquences sont pourtant malheureuses : le sentiment de passer à côté de sa vie ; vivre selon les autres, ne pas apprendre à se connaître ; sacrifier sa liberté au profit du confort ; ne jamais questionner les schémas préconçus ; ressentir un manque de sens dans son existence…
Socrate, le père de la philosophie occidentale, nous avait pourtant prévenus : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue1. » Il a passé son existence à tenter de convaincre les jeunes citoyens athéniens d'apprendre à se connaître (« Connais-toi toi-même2 »), de questionner leurs croyances, de s'arrêter sur un banc pour dialoguer, pour se comprendre soi-même ainsi que le monde qui les entoure.
Si Socrate était parmi vous, il vous inciterait à quitter parfois le bruit de la vie moderne, à descendre du train de la vie non examinée/par défaut.
Descendez du TGV de la vie par défaut, ouvrez la porte de la vie intentionnelle et marchez petit à petit sur un chemin pas toujours facile, mais qui en vaut la peine. Mais avant de pouvoir bénéficier de ce principe, il faut comprendre les problèmes auxquels vous faites face en tant qu'être humain vivant au XXIe siècle.
La vie occupée d’une société hyper (dé)connectée
Paris représente parfaitement notre mode de vie occupé et hyper (dé)connecté. Cette ville regorge d'activités, de choses à découvrir, de personnes intéressantes à rencontrer. C'est un terrain de jeu illimité. Elle a aussi ses mauvais côtés. J'y ai vécu pendant plusieurs années à la fin de ma vingtaine. De nature introvertie, j'ai passé pas mal de temps à observer le comportement des gens ainsi que le mien dans cette ville.
À Paris, tout le monde est ou veut paraître occupé. Il y a comme un rythme, une énergie qui pousse les gens à courir vers quelque chose, à aller d'un bout à l'autre de la ville tête baissée. Ce qui compte le plus, c'est de remplir son agenda d'activités, de rencontres, d'apéros ou de dîners. D'ailleurs, si nos agendas d'hommes et femmes modernes hyper (dé)connectés et occupés étaient des estomacs, nous serions en indigestion permanente.
De ce besoin de remplir son agenda à ras bord découlent plusieurs problèmes. Premièrement, notre temps est dilué à travers une multitude d'activités et de relations. Ironiquement, ce besoin de connexion constant réduit les liens que nous pouvons créer avec les autres. En effet, si je souhaite voir un de mes meilleurs amis, mais que nous ne sommes jamais disponibles, je ne vais pas créer plus de profondeur et de souvenir qu'avec une connaissance que je vois sensiblement autant de fois. Un agenda mal maîtrisé crée donc des relations (et une vie) superficielles.
Ensuite, cette vie occupée est un train qui ne s'arrête pas. Le rythme de nos vies ne ralentit jamais. Or, c'est cette capacité à alterner les rythmes qui va nous permettre d'apprendre à nous connaître, à avoir l'espace pour nous poser des questions fondamentales puis à faire les changements nécessaires dans nos vies.
Ce besoin d'occuper son esprit et son temps n'est pas un phénomène nouveau. Au XVIIe siècle, Blaise Pascal (1623-1662) le formulait déjà avec ses mots : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre3. » Cette capacité à se mettre au repos et à l'arrêt est fondamentale pour ne plus vivre par défaut, pour ne plus subir votre vie.
D'ailleurs, souvenez-vous, durant les confinements de la pandémie en 2020. Vos agendas étaient vides. Vous aviez du temps pour penser et vivre différemment. Aussi, vous n'aviez plus cette pression constante de devoir trouver une soirée pour le week-end, d'organiser tel événement, de courir à l'autre bout de la ville pour tenir un engagement pris malgré vous il y a deux mois.
Ralentir le temps permet de moins vivre selon les autres. Alors que la vie occupée est une vie vécue en fonction d'autrui.
La vie selon les autres
Dans le roman de Léon Tolstoï (1828-1910), Anna Karénine4, le personnage éponyme est une femme mariée qui tombe amoureuse d'un jeune officier, le comte Vronski. Leur liaison est révélée et Anna est ostracisée par la société russe, alors que son mari demande le divorce.
Malgré son amour pour Vronski, Anna est incapable de s'affirmer et de prendre des décisions pour elle-même. Elle se sent obligée de se conformer aux attentes de son mari et de la société, même si cela signifie renoncer à son propre bonheur et à sa liberté. Elle se retrouve dans une situation où elle ne peut ni retourner dans son mariage ni vivre pleinement son amour avec Vronski.
Le personnage d'Anna Karénine est un exemple de la manière dont les normes sociales et morales peuvent être oppressantes pour les individus qui cherchent à suivre leurs propres désirs et aspirations. Bien souvent, se conformer aux attentes des autres nous pousse à renoncer à nos aspirations, nos rêves, notre potentiel et notre bonheur. Nous voulons éviter à tout prix de subir le même sort qu'Anna Karénine. Nous devons nous extraire de la vie vécue entièrement selon les autres.
Néanmoins, il ne faut pas oublier que cette vie selon les autres a une utilité. Elle fut même une question de vie ou de mort pendant des dizaines de milliers d'années. En effet, pour survivre, il fallait être accepté par le groupe. Ce qui obligeait à avoir des comportements socialement acceptables. Vivre selon les autres était donc la meilleure stratégie pendant fort longtemps. Nos cerveaux sont le fruit d'une longue et lente évolution. Notre patrimoine génétique est un héritage de nos ancêtres préhistoriques. C'est pourquoi nous ressentons toujours une tension entre vouloir devenir soi et être accepté par la tribu. Nous préférons être malheureux plutôt que de prendre le risque d'être rejeté par la société.
C'est la partie évolutionniste de cette tendance à vivre selon l'autre. Nous pouvons y ajouter un aspect psychologique qui, lui, sera plus conditionné par notre histoire personnelle – notamment par notre enfance qui va créer des traumatismes sur lesquels nous allons devoir travailler ensuite. Puis, il y a les composantes culturelles et structurelles (ou sociologiques). Celles-ci influencent l'époque dans laquelle nous vivons qui elle-même nous influence. Enfin, il y a l'environnement direct composé principalement de la famille, des amis et des « collègues ».
La culture change selon les époques et les stratégies ont évolué, mais les désirs sous-jacents restent les mêmes. Nous voulons être reconnus, aimés, valorisés par le groupe. Pour réduire ce désir puissant et devenir plus autonome dans nos choix, il faut faire preuve de courage et de caractère.
Le souci, c'est que ces individus courageux et autonomes sont des denrées rares. Nous nous retrouvons donc dans des « paniers de crabes ». Les paniers de crabes représentent des environnements qui nous tirent vers le bas et dont les membres ne veulent pas nous laisser sortir. Nous sommes interconnectés et interdépendants. De ce fait, les « amis » qui partagent notre panier ne voudront pas nous laisser nous en extraire.
C'est ainsi que des personnages comme Stéphane ou Anna Karénine passent à côté de leur vie en l'ayant vécue selon les autres. Se conformer permet de survivre, mais n'est pas le garant d'une vie digne d'être vécue.
Les rat races sans ligne d’arrivée
La rat race est une expression anglaise qui décrit une course effrénée pour atteindre le succès professionnel ou financier, souvent perçue comme vide de sens ou insatisfaisante. Les personnes qui se sentent piégées dans la rat race peuvent avoir l'impression d'être dans une course sans fin où les récompenses ne sont jamais suffisantes pour compenser les sacrifices qu'ils ont dû faire pour les obtenir.
Parmi les rat races les plus communes il y a : gravir les échelons dans une carrière professionnelle, atteindre un certain salaire avec son entreprise, la quête de statut et de pouvoir, le besoin de validation à travers l'enchaînement de conquêtes féminines ou masculines.
La vérité, c'est que nous sommes tous impliqués dans une ou plusieurs rat race au moment où vous lisez ces lignes. En tant qu'humains, nous aimons résoudre des problèmes, nous fixer des objectifs puis essayer de les atteindre. La clé est de savoir distinguer si la motivation qui se cache derrière la supposée rat race est extrinsèque ou intrinsèque.
Imaginez que vous êtes entrepreneur et que vous avez pour objectif d'atteindre la barre symbolique du million d'euros de chiffre d'affaires annuel. C'est une motivation extrinsèque. Elle part de l'extérieur de vous. Dans l'absolu, ce n'est pas grave d'avoir ce genre de motivation extérieure à soi. Mais ce qui est dangereux (et commun), c'est d'associer des émotions, des désirs ou des besoins à l'atteinte de ces objectifs. Si vous pensez qu'atteindre le million va vous rendre heureux, plus serein, ou plus fort, vous construisez les fondations de votre malheur et de votre rat race sans ligne d'arrivée.
Nous allons nous rendre compte que l'objectif atteint ne nous offre pas ce qui était espéré initialement et nous allons retourner courir vers un autre objectif.
Une alternative serait d'associer à ce motivateur extrinsèque des motivations intrinsèques tout au long du chemin. Parmi les motivateurs les plus puissants, il y a notamment l'autonomie que nous pouvons obtenir en travaillant sur notre projet, le sentiment de progression et de maîtrise d'un domaine ou encore le sens profond qu'un objectif donne à notre vie au quotidien.
Mais le plus souvent, nous suivons le chemin balisé que d'autres ont construit pour nous, sans se demander si celui-ci nous correspond ou s'il a un sens quelconque (pour soi et/ou le bien commun). Une rat race est le symptôme d'un manque de connaissance de soi-même. Ne pas se connaître nous pousse à aller dans les directions les plus communes, les moins questionnées par la société et je devrais même dire les plus confortables.
Le confort anesthésiant du statu quo
Retournons à l'école primaire. La maîtresse nous dit qu'elle doit s'absenter dix minutes et nous demande de finir l'exercice et de garder le silence. Dix minutes plus tard, la maîtresse n'est pas revenue, mais tout le monde a terminé l'exercice. Vous et moi avons envie de parler, mais Arnaud et Jeanne nous disent que nous n'avons pas le droit, la maîtresse nous l'interdit. Nous nous rendons compte vous et moi que toute la classe garde le silence, nous n'étions que les deux seuls à « oser » parler.
Ceci est une expérience, que nous avons tous déjà vécue, de l'impact des règles et du statu quo ou l'art de ne pas questionner ce qui précède. Et nous l'intégrons très jeunes comme mon exemple le démontre.
Les règles, les normes, les conventions, les schémas classiques de vie ne sont pas questionnés par l'essentiel de la population.
La raison ? La vie est plus simple et confortable ainsi. Il est sûr que la maîtresse ne va pas nous réprimander si nous n'osons pas ouvrir la bouche durant son absence. Mais peut-être qu'elle aurait trouvé normal de voir les élèves discuter une fois que chacun a terminé son exercice. Mais ça, celui qui ne questionne pas les règles ne le saura jamais.
D'ailleurs, je ne suis pas contre un peu de confort dans la vie. Par contre, avoir trop de confort est une insulte à la vie. Le confort, c'est la mort. Il nous rend apathiques, mous, peu motivés. Il détruit notre désir de conquête, de progression, d'élévation personnelle et collective.
On confond souvent le confort avec la liberté. Nous l'avons vu avec la « vie selon les autres ». Par exemple, une personne qui suit une carrière ou une vie qui est approuvée socialement, plutôt que de poursuivre ses propres passions et intérêts, peut se sentir en sécurité et à l'aise dans sa vie. Cependant, elle peut manquer de liberté et d'expression de soi en ne vivant pas selon ses propres valeurs et désirs.
Le confort est un obstacle à la connaissance de soi et au bonheur. Dans son ouvrage La République5, Platon met en scène Socrate qui explique que les gens sont souvent trop attachés aux plaisirs matériels pour réfléchir à leur propre vie et à leur propre connaissance. Il soutient que les gens doivent se détacher des distractions du monde matériel pour découvrir leur propre sagesse intérieure et trouver le véritable bonheur.
Le confort est donc un anesthésiant qu'il faut savoir garder à distance. Ce n'est pas parce que tout le monde baigne dans celui-ci que son eau est pure. Ce n'est pas parce qu'une norme existe qu'elle est immuable. Ce n'est pas parce qu'un modèle de vie est un standard qu'il va vous correspondre.
C'est pour cela que vous devez quitter le train de la vie par défaut et entrer en introspection comme Achille a su le faire avant vous.
Achille et la crise salvatrice
Achille, tout comme Stéphane, était dans le TGV de la vie par défaut.
Chaque minute, heure, année se ressemblait. Elles n'étaient pas horribles, mais elles ne répondaient pas aux attentes qu'avait Achille lorsqu'il était adolescent. La vie semblait pouvoir offrir plus que : du divertissement, de la consommation, un job pas très stimulant, un quotidien routinier.
Un jour, subitement, lors d'un déjeuner dans les bureaux de son travail, Achille craque et se met à pleurer. Il est en colère contre lui-même. Sa vie défile. Chaque année passe plus vite que la précédente. Il est à l'aube de ses 30 ans et s'il ne change rien à sa vie, il peut déjà savoir avec précision à quoi elle ressemblera à 60 ans. S'il continue ainsi, il aura 60 ans demain et il mourra après-demain.
Achille quitte son bureau et pose l'ensemble de ses congés pour se (re)trouver. Il est temps de mettre en pause le train de son existence. De mettre le pied à terre et de penser à la vie qu'il aimerait vraiment avoir.
Il se rend rapidement compte à quel point cette crise de larmes au beau milieu d'une journée pourtant banale est l'opportunité de sa vie. L'opportunité de penser et de choisir un nouveau chemin.
Avec ses semaines de congés, Achille a enfin le temps qui lui faisait défaut pour mener une introspection. Il se pose des questions. Il écrit dans un journal. Il lit des livres. Après tant d'années à vivre selon les autres, il apprend à s'écouter, à s'analyser, à faire connaissance avec lui-même.
Il sent une rage en lui, provoquée par le sentiment de gâchis. Combien de semaines et d'années perdues à ne pas vivre vraiment sa vie ? Mais plutôt que de s'abattre, il transforme cette rage en énergie, celle de la révolte. Une révolte personnelle qui va lui permettre de trouver le courage de mener une vie intentionnelle et de se mettre en mouvement.
C'est ainsi qu'Achille est parti en quête de lui-même, en quête d'une vie choisie. Et comme nous l'avons vu, tout commença avec une crise salvatrice.
Transformez les crises en opportunité
Le mot « crise » peut être connoté négativement, mais son étymologie nous montre que ce n'est pas le cas. En grec, krisis prend quatre sens principaux : celui de distinguer, de choisir, de séparer et de décider.
La crise est un carrefour de vie. Elle est ce moment où le corps, le mental et l'âme ont besoin d'un événement qui va nous pousser à distinguer et à choisir ce que nous voulons faire et qui nous souhaitons devenir.
Ce livre est le fruit d'une crise : la mienne. En 2021, plusieurs événements personnels et extra-personnels ont affecté ma santé mentale puis ma santé physique. De plus, je n'étais plus aligné entre ce que je faisais dans ma vie et qui j'avais envie de devenir. J'étais en train de broyer du noir, seul, à Nantes, où j'avais déménagé pour quitter Paris pendant la pandémie.
J'ai passé des semaines en solitaire, à écrire, à lire et à marcher dans une forêt près de chez moi. Je sentais que je n'allais pas bien lorsque j'invitais des amis à venir passer quelques jours en ma compagnie. Au bout de quelques heures, je ne supportais plus d'être entouré d'autres personnes. J'avais besoin d'être seul. Mais lorsque j'étais seul, j'avais besoin de voir du monde.
Ma crise était en train de me consumer. Les belles couleurs du printemps m'apparaissaient grises. Jusqu'au jour où j'ai repris la lecture de l'auteur qui m'avait déjà aidé lors de différentes crises, le philosophe stoïcien Sénèque.
La lecture des textes du philosophe romain a toujours eu un effet thérapeutique sur moi. Ce fut encore le cas, je décidai de changer ma perception de ma situation et de voir la crise que je traversais comme une opportunité de changer.
C'est ce qui me poussa à partir à l'étranger pour casser le cycle d'une période vécue par défaut. C'est ce qui m'inspira l'écriture d'un texte qui deviendra la base de ce que j'ai fini par appeler la « vie intentionnelle ». C'est ce qui développa l'idée du Philopreneur. C'est ce qui me permet de partager ces mots avec vous aujourd'hui.
Une crise est une opportunité de faire évoluer et d'être intentionnel avec notre vie.
C'est d'ailleurs ce qu'il s'est passé en 2020 et 2021 avec la pandémie. Des millions de personnes se sont mises à questionner leur existence. Cette crise mondiale entraîna ce que les Américains ont appelé « la grande démission6 ». Quarante-sept millions d'Américains qui démissionnent en une année pour voyager, changer d'emploi, reprendre des études, partir en retraite.
Durant cette même période, mon ami explorateur Ulysse Lubin a vécu lui-même une crise qui aboutit sur une phase d'introspection qui l'a aidé à assumer ce qu'il voulait faire et qui il voulait être. Il va vous aider et vous inspirer à faire de même via cet outil si puissant qu'est l'introspection.
Entrez en introspection
Ulysse Lubin est un aventurier et explorateur des temps modernes. Sa quête actuelle : dépasser ses barrières mentales en réalisant 100 challenges à travers le monde7.
Pour vous donner un exemple, Ulysse est parti en Thaïlande pour participer à un combat professionnel de muay-thaï (sport de combat le plus populaire dans ce pays), le tout en se préparant de manière intensive pendant trente jours. Il a également vécu d'autres aventures comme traverser le désert du Sahara ou vivre dans la jungle amazonienne pendant une semaine.
Mais Ulysse n'est pas né explorateur, il l'est devenu notamment grâce à une longue introspection personnelle. Comme nous tous, Ulysse a connu une longue période où ses choix et actions étaient pris par défaut. Il lui aura fallu une double crise avec la faillite de sa startup en 2019 suivie de la pandémie en 2020 pour qu'il trouve les ressources mentales pour se poser les vraies questions. Celles qui vont lui permettre de mettre de l'ordre dans ses idées, d'émettre des hypothèses sur ce qu'il aimerait faire puis d'avoir le courage de se lancer.
En France, il est lui-même devenu un des porte-parole de la vie intentionnelle et de l'importance de l'introspection. Ulysse est maintenant un explorateur, un écrivain et une source d'inspiration pour de nombreuses personnes.
Vous aussi, vous pouvez entrer en introspection. Pour cela, comme Ulysse, vous devez prendre une posture d'explorateur de la vie. Souvenez-vous que la crise est une opportunité, celle de créer une rupture avec votre passé. Mais vous pouvez analyser ce passé. Qu'aimiez-vous faire, adolescent ? Quels centres d'intérêt avez-vous délaissés ? Que feriez-vous si vous n'aviez pas peur ?
Puis vous pouvez aller explorer le futur. Qui aimeriez-vous être ? Où souhaitez-vous vivre ? Avec qui voulez-vous passer du temps ? Quel projet avez-vous envie de lancer ? Quelles valeurs souhaitez-vous incarner ?
L'introspection, c'est dénicher les bonnes questions. Se les poser. Puis trouver des bouts de réponses qui constituent petit à petit une carte, celle de votre vie future, du moins une première hypothèse de ce que pourrait être votre vie intentionnelle.
Allez au fond des choses, comme Socrate et sa maïeutique. Posez-vous une question, puis demandez-vous pourquoi cinq fois. Analysez-vous comme Michel de Montaigne, qui passa dix ans de sa vie à étudier l'être humain en partant de lui-même, ce qui nous offrit ses fameux Essais8.
Mais ne vous limitez pas à cette introspection basée sur la réflexion. Comme dit Ulysse Lubin : « Ce n'est pas parce que tu entres en introspection qu'il ne faut plus rien faire avant d'être prêt, au contraire ! »
Et il a bien raison. La vie intentionnelle, ce n'est pas que de la réflexion. C'est le mélange entre la réflexion et l'action. C'est une danse entre savoir s'arrêter et se mettre en mouvement.
Mettez-vous en mouvement
Je suis passionné par les routines et le mode de vie des gens créatifs, de ceux qui accomplissent de grandes choses ou tout simplement de gens qui vivent une bonne vie selon leur définition de ce que cela veut dire.
J'ai lu et relu Daily Rituals – How Artists Work9 de Mason Currey qui décortique le mode de vie de plus de 150 écrivains, peintres, réalisateurs et artistes des trois derniers siècles. La majorité d'entre eux partagent plusieurs points communs, dont un qui m'a intrigué : la marche. C'était notamment l'outil favori des philosophes pour trouver des idées, réfléchir à des problèmes, penser le monde et leur vie. Que ce soit Kant, Nietzsche, Thoreau et même Socrate, nous avons affaire à de grands marcheurs. Nietzsche considérait même que seules les idées que nous avons en marchant étaient valables.
Mon but principal ici n'est pas de vous convaincre des bienfaits de la marche, mais de comprendre à quel point le mouvement est le pendant de la réflexion. Une vie sans mouvement est une vie stérile, une vie de stagnation. Une vie sans réflexion est une vie subie, vécue par défaut.
Le Philopreneur mène une existence à l'intersection entre l'action et la réflexion. Ce fut la base de ma philosophie personnelle qui donna naissance à la vie intentionnelle.
Vous devez associer une dimension exploratoire à votre phase introspective. Chaque idée qui vous vient pendant votre introspection peut être transformée en expériences et en projets. Le philosophe français André Comte-Sponville le résume bien avec son mantra phare : « Philosopher, c'est penser sa vie et vivre sa pensée ». L'introspection vous permet de penser votre vie, d'émettre des hypothèses, d'avoir des idées. L'exploration est ce qui vous permet de les vivre puis de voir si elles vous correspondent ou non. Dans l'entrepreneuriat, il est courant de dire qu'il faut confronter ses idées au marché pour savoir ce qu'elles ont dans le ventre. C'est pareil dans la vie, vous devez confronter vos réflexions au réel.
De plus, j'ai toujours pu constater dans ma vie personnelle et mes observations que le mouvement (ou son absence) est ce qui influe le plus sur notre santé mentale et notre moral. Votre psychologie est plus influencée par votre physiologie que l'inverse. Pour avoir un esprit sain, il vous faut un corps sain, comme disait le poète romain Juvénal (55-128 après J.-C.).
Enfin, n'oubliez pas que la vie est constituée de cycles et de flux. Le cycle de la journée avec le jour et la nuit, le cycle de la Lune, le cycle de l'année avec la Terre qui fait le tour du Soleil, etc. Le flux des océans, le flux de l'Histoire qui ne fait qu'avancer.
Vous êtes vous-même un flux, un chaînon entre ceux qui vous ont précédés et ceux qui vous succéderont. Peu importe ce que vous faites de votre vie, vous êtes en mouvement par défaut, vous avancez vers la mort. Beaucoup l'oublient, c'est pourtant une excellente raison de se mettre en mouvement de son vivant.
Le courage de la vie intentionnelle
Nous arrivons au terme de ce premier principe de la vie intentionnelle. Mais il est impossible de conclure celui-ci sans évoquer l'importance du courage. Vous en avez besoin pour arrêter le train de votre vie, entrer en introspection et puis vous remettre en mouvement.
Le courage est la qualité ou la vertu, comme diraient les Grecs, qui va vous aider à mener une vie intentionnelle. Nous l'avons vu plus tôt, la vie intentionnelle n'est pas synonyme de confort mais de liberté. Pour atteindre cette liberté, cette autonomie, cette capacité de choisir votre vie, vous avez besoin d'apprendre à mobiliser votre courage.
Ce qui est pernicieux avec la vie par défaut, c'est qu'elle n'est pas forcément horrible ou douloureuse. Elle est une vie moyenne, médiocre, qui manque de saveur mais qui vous paraîtra peut-être normale puisqu'elle semble convenir à l'essentiel des gens autour de vous.
Vous êtes comme Frodon dans Le Seigneur des anneaux. Vous pourriez très bien rester toute votre vie dans la Comté à mener une vie confortable et limitée en termes de risque. Mais vous sentez au fond de vous que la vraie vie, celle qui mérite d'être vécue, est autre chose. La vie peut vous procurer du sens, une mission qui vous dépasse, vous pousser à évoluer, à mieux comprendre le monde, à vous élever et à transmettre à autrui.
Pour cela, vous allez devoir questionner les modes de vie préexistants, les schémas qui semblent préconçus et normaux comme le salariat, les quêtes matérielles, le mariage ou toutes autres normes et conventions culturelles de notre époque.
Vous allez devoir assumer de vouloir vivre une vie différente de la majorité d'une population qui s'est mise en autopilote, qui a pris l'autoroute de la vie par défaut.
Vous allez devoir accepter d'être incompris et rejeté par certaines personnes, parfois même des proches, tout au long de votre chemin de vie intentionnelle.
Si ce principe est la porte d'entrée vers une vie intentionnelle, le courage est la clé qui permet d'ouvrir la porte. Si vous lisez ce livre, c'est que vous avez déjà au moins entraperçu ce qui se trouve derrière la porte – et que vous êtes prêt – à prendre la clé pour l'ouvrir.
Une des meilleures manières de faire preuve de courage est de se mettre mentalement et physiquement dans des conditions où vous n'avez pas le choix.
Imaginez, par exemple, que vous êtes mort et que juste après vous puissiez rencontrer la personne que vous auriez pu devenir si vous aviez été courageux, si vous aviez fait le choix de la vie intentionnelle. À quoi ressemblerait cette personne ? À l'inverse, à quoi ressemblerait votre vie si vous ne faites pas preuve de courage ?
Quand je dois faire preuve de courage, je ferme les yeux et je me mets dans un état mental où je me visualise en train de « brûler les bateaux » ou de « couper les fils » qui m'empêchent d'avancer et de faire preuve de courage. Car, quand j'ai le choix, je peux être lâche. Quand je n'ai pas le choix, je suis courageux. Avez-vous vraiment le choix ? Quel est le gain à ne pas être courageux ?
Sautez du train de la vie par défaut et entrez en introspection.
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Platon, Apologie de Socrate, op. cit.↩
Inscrite au frontispice du temple de Delphes (construit en 340 avant J.-C.), cette maxime a été reprise par Socrate.↩
Pensées [1670], édition de Philippe Sellier, Le Livre de Poche, 2000.↩
Léon Tolstoï, Anna Karénine [1877], Le Livre de Poche, 1997.↩
Platon, La République [387-370 avant J.-C. environ], trad. : Georges Leroux, Flammarion, 2002.↩
https://www.slate.fr/story/230708/grande-demission↩
https://www.ulysselubin.com/↩
Michel de Montaigne, Essais [1580], Le Livre de Poche, Pocket, 2009.↩
Mason Currey, Daily Rituals – How Artists Work [2013], traduction française : Tics et tocs des grands génies, Autrement, 2015.↩