Le second cerveau de JCK

Chapitre 7 — Principe #5 : Bâtissez votre citadelle intérieure

Stéphane, produit de notre époque ?

Stéphane est le produit de notre époque. Il consomme une pléiade de services gratuits. C'est un consommateur. Une donnée exploitable par les GAFA. Mais Stéphane est aussi le produit de l'évolution. Il fait partie d'une lignée d'Homo Sapiens qui évoluent depuis des millénaires. Or, l'évolution biologique avance à une vitesse ridiculement lente comparée à l'évolution technologique. Nos cerveaux sont des bijoux technologiques qui changent peu, mais ils ont subi une triple révolution en à peine cinq siècles. La révolution scientifique, industrielle puis numérique. Il y a fort à parier qu'un homme du XXIe siècle est exposé à plus d'informations au cours d'une journée qu'un homme du XVIe siècle au cours de toute sa vie.

Stéphane est victime d'infobésité : il n'arrive pas à gérer cette abondance d'informations déversée par les GAFA. Le combat entre Stéphane et Goliath est inégal. La vie de Stéphane est gouvernée par les algorithmes et les écrans. Il suit aveuglément Google Maps. Il scrolle pendant des heures sur les réseaux sociaux chaque soir. Il a rencontré sa compagne sur une application de rencontre. L'attention de Stéphane est prise d'assaut par les publicités et le divertissement. Il ne se souvient plus la dernière fois où il est parvenu à ne rien faire. Il ne se sent jamais serein, apaisé, concentré, attentif. Il a perdu le contrôle de son attention, de sa concentration.

Il ne maîtrise plus son temps. Heureusement pour lui, les conseils d'un empereur ont traversé les siècles et pourraient l'aider à reprendre le contrôle du chrono.

La citadelle intérieure de Marc Aurèle

Dans La République1, Platon (387-370 avant J.-C. environ) fait le souhait de voir un jour des philosophes devenir souverains. Cette utopie va voir le jour quelques siècles plus tard dans l'Empire romain. Un jeune garçon féru de philosophie va devenir – malgré lui – l'empereur : Marc Aurèle. Né en 121, le futur Marc Aurèle est passionné de philosophie et de rhétorique. Mais il réalise que la rhétorique peut servir la réussite au détriment de la vérité, qui est l'affaire des philosophes. Le jeune homme vit ce que Pierre Hadot appelle une « conversion philosophique ». Un changement profond de son regard sur le monde et sur lui-même. Ce qui aura une forte incidence sur sa vie et sur sa manière de gouverner, comme nous allons le voir. Marc Aurèle aurait préféré être philosophe, consacrer sa vie à l'étude et à la pratique philosophique, mais il va devoir passer l'essentiel de son règne sur différents fronts de guerre. C'est lors de ces innombrables nuits dans sa tente de guerre qu'il écrivit son journal personnel. Destinées à nul autre usage qu'à lui-même, Les Pensées pour moi-même2 ont traversé les siècles.

Marc Aurèle est un élève spirituel d'Épictète. Il utilise son journal pour se remémorer quotidiennement les préceptes phares de la doctrine stoïcienne. Il prend rendez-vous avec lui-même chaque jour pour observer ses réactions, ses comportements, ses jugements, ses pensées. Rendez-vous compte, l'homme le plus puissant du monde passe ses soirées à écrire pour examiner ses pensées et ses comportements.

Pierre Hadot a publié en 1992 un livre dont le titre est une expression qu'emploie Marc Aurèle pour présenter sa démarche : La Citadelle intérieure3. Elle est ce rempart que l'on bâtit afin de conserver une certaine emprise sur sa vie intérieure. C'est une invitation à retourner en soi-même.

Se redire à soi-même les dogmes, les écrire pour soi-même, c'est faire « retraite », non pas « à la campagne, au bord de la mer, à la montagne » comme le dit Marc Aurèle4 (IV, 3, 1), mais en soi-même, où l'on trouvera des formules « qui nous renouvelleront » : « Qu'elles soient concises et essentielles5 », afin d'être parfaitement efficaces.

Ses Pensées étaient un dialogue entre Marc Aurèle et lui-même. Il y édicte les règles de vie qui vont lui permettre d'être un meilleur homme, un bon empereur et, si possible, mener une vie bonne. Deux millénaires après Marc Aurèle, vous n'avez pas à gouverner un empire, mais les attaques incessantes de notre environnement digital devraient vous inciter à bâtir votre propre citadelle intérieure.

Construire sa citadelle et devenir empereur de soi-même

Cal Newport l'énonce dans son livre Deep Work6 : nous sommes à une époque où celui qui sait maîtriser sa concentration peut prospérer. Et rares sont nos contemporains capables de maintenir leur attention plus de quelques minutes. Bâtir une citadelle intérieure devient une nécessité si vous souhaitez avoir un contrôle supérieur sur votre vie. Bâtir votre citadelle intérieure vous permettra :

Mais pourquoi est-il aujourd'hui si dur d'être empereur de soi-même ?

Une vie matérialiste

Quand l'âme se fait dévorer, quand l'esprit s'appauvrit, il ne reste que la matière ou le monde sensible, dirait Platon. Le temps de cerveau disponible pour vous-même est proche du néant. Dans ces conditions, il est compliqué d'être en mesure de dessiner des plans pour transcender votre existence terrestre. Si vous n'avez pas d'horizon, ni de perspectives génératrices de sens, que vous reste-t-il ? Les jeux et les divertissements. Distrait, vous plongez dans les différents jeux que le monde matériel peut vous « offrir » :

Il faut distinguer les jeux divertissants et les jeux statutaires. Les premiers tentent de déréguler votre niveau de dopamine en appuyant sur les bons « boutons » de votre biologie. Instagram, par exemple, avec les notifications et les likes, sait exactement comment vous faire ressentir des petits shots de plaisir. Quant aux jeux statutaires, ils se font passer pour des quêtes supposées donner du sens à vos vies et vous permettre d'atteindre bonheur et sérénité. Malheureusement, il suffit d'écouter les témoignages des individus ayant atteint le « sommet de la pyramide sociale » pour se rendre compte que le gain escompté n'est pas au rendez-vous. Avicii, un des DJ les plus populaires des années 2010, en est un triste exemple. L'artiste suédois s'est suicidé en 2018 après avoir subi une dépression pendant plusieurs années. Il n'a jamais su s'adapter à son statut de « star planétaire ».

À cela vient s'ajouter un horizon qui s'assombrit. Les perspectives individuelles et collectives sont peu réjouissantes. Croissance ralentie, guerres, pandémies… et les problématiques écologiques mal desservies par des discours hystériques. Cette société de la peur pousse certains hommes et femmes à renoncer à la plus belle et naturelle source de transcendance : avoir un enfant. Au cours de mes voyages, j'ai rencontré une proportion élevée de femmes qui ne désirent plus avoir d'enfants pour deux raisons principales : les problématiques environnementales (éco-anxiété) et le sentiment d'incertitude, le pessimisme quant à l'avenir du monde (mais surtout de notre espèce). Le nihilisme est total.

Enfin, même les idéologies essayant de prendre le relais des religions sont matérialistes. Cette vie sans horizon, où la possession, le statut, la matière sont le seul projet individuel et collectif nous démontre une chose : la vie intérieure est supplantée par la vie matérielle. Ce qui compte n'est pas qui nous sommes, mais ce que nous représentons. Nous sommes des marques ambulantes.

Nous sommes tous des marques

L'amour hétérosexuel, devenu un marché libéral, nous servira d'exemple. Nos ancêtres préhistoriques avaient déjà une marque personnelle. En effet, dans les tribus, chacun devait montrer aux autres sa valeur pour survivre et éventuellement se reproduire. Le Moyen Âge est la période où ce phénomène était le moins présent. En effet, durant cette phase de l'Histoire, la religion, les mœurs et la situation économique ont poussé les hommes et femmes de l'époque à s'unir par nécessité.

La marque prend moins d'importance quand le « marché de l'amour » est équilibré. Or, notre époque est bien différente. La religion n'est plus dominante en Occident. Les mœurs ont évolué. Les femmes sont indépendantes financièrement. Et, surtout, nous avons le double phénomène de la globalisation et du numérique qui exacerbent ce retour en force de la « marque ». Cela développe un marché de l'amour qui se tend (notamment pour les jeunes hommes de 18-30 ans et pour les femmes de plus de 35 ans), ce qui rend le besoin d'avoir une bonne « marque » primordiale.

La compétition est rude. Chacun se compare avec les autres. Chacun compare autrui avec le reste du monde. La marque se fait et se défait non pas dans son petit village ou dans une tribu de Cro-Magnons, mais sur Internet. La réputation sur Internet prévaut sur celle du monde physique.

Nous sommes donc passés d'un monde où les mythes, les religions, les grandes histoires donnaient un sens à nos vies à un monde basé sur la réussite matérielle et statutaire qui se forge dans le monde virtuel.

En effet, dans Simulacres et stimulations, Jean Baudrillard7 développe l'idée d'une matrice qui ne serait pas un monde virtuel, mais un monde où le réel devient virtuel. Prenons l'exemple de Starbucks. L'entreprise américaine vend du café, mais aujourd'hui vous n'allez pas au Starbucks pour consommer un café, mais pour consommer la marque Starbucks. Ce qui est dans le gobelet (le café réel) compte moins que l'image que l'on se fait (et se font les autres) du contenant du gobelet. Le virtuel domine le réel.

Même nos rapports sexuels sont virtuels dans le réel. À partir du moment où la pornographie est accessible à tous, et ce dès un âge atrocement jeune (moins de 12 ans de nos jours), il est évident que celle-ci influence nos rapports intimes. Nous avons donc des rapports sexuels qui ne sont pas basés sur des désirs partant de nous-mêmes, mais sur une projection du virtuel dans le réel.

Nous sommes tous des marques projetant au monde comment nous voulons être perçus à partir de nos achats, nos modes de vie, nos idées, etc. Ce qui nous permet, que l'on en soit conscient ou non, d'optimiser un désir biologique profond de reconnaissance à des fins de survie et de reproduction. Cette obsession, codée en nous, d'être une marque, nous éloigne de notre citadelle intérieure en nous poussant à agir selon les autres.

J'ai évoqué ici le marché de l'amour pour illustrer mon propos, mais celui-ci n'est pas le seul. On pourrait même dire qu'il existe un supermarché mondial à ciel ouvert avec une infinité de sous-marchés. La plupart de ceux-ci étant intimement liés aux plaisirs instantanés.

Le fléau des addictions « douces »

Drogues, réseaux sociaux, jeux vidéo et pornographie sont les exemples des plaisirs instantanés qui finissent par ruiner notre motivation, notre confiance et in fine notre vie. Notre génération est accro à la « dopamine bon marché ». Nous vivons dans la dystopie décrite dans Le Meilleur des mondes d'Huxley, à savoir dans une société remplie de « bonbons » (le fameux SOMA dans le roman) qui vous permet d'accéder aux plaisirs instantanés H24.

La dopamine est un neurotransmetteur, une molécule biochimique qui permet la communication au sein du système nerveux, et l'une de celles qui influent directement sur le comportement. Elle renforce les actions habituellement bénéfiques telles que manger un aliment sain en provoquant la sensation de plaisir, ce qui active ainsi le système de récompense. Elle est donc indispensable à la survie de l'individu. Plus généralement, elle joue un rôle dans la motivation et la prise de risque chez les mammifères, donc chez l'humain aussi.

Cette définition laisse à penser que la dopamine est utile à l'homme. C'est le cas, tant que nous ne tombons pas dans l'excès. Or, à l'ère du supermarché de la dopamine bon marché et illimité, l'excès est la norme. Elle est aujourd'hui totalement dérégulée et exploitée par toutes les entreprises qui ont un département marketing.

Un autre problème courant avec l'émergence d'Internet est ce que les Américains appellent les rabbit holes. Vous êtes en train de travailler quand soudain la difficulté ou l'ennui vous pousse à consulter un réseau social ou un site de divertissement. Puis malgré vous, vous venez de passer une heure sur ce site sans vous en rendre compte. Nous sommes tous victimes de ce comportement à plus ou moins forte échelle.

On a beau le savoir, ce comportement se répète chaque jour, que ce soit sur YouTube, Instagram, un site pornographique ou un jeu vidéo.

Les conséquences sont multiples :

Ce supermarché illimité et gratuit est ce qui vous éloigne le plus de vos aspirations et ce qui exploite le plus vos désirs « animaux et biologiques ». Vos pulsions animales sont exploitées, mais aussi votre cognition, qui est surchargée. Ce que j'appelle le coût mental des « onglets infinis ».

Les onglets ouverts et infinis

Dans le principe #3 j'ai évoqué le syndrome Peter Pan. Ce syndrome est lié à la confusion entre deux idées semblables à première vue et pourtant fort différentes :

Vous conservez de nombreux « onglets » non traités dans votre vie personnelle, relationnelle et professionnelle. C'est le phénomène de la « boucle ouverte », vous ouvrez des portes que vous ne fermez jamais vraiment. Vous vous retrouvez avec une multitude de sujets, de relations, de questions, de problèmes, de désirs.

Le digital a la capacité de faciliter l'accumulation et de rendre difficile la réduction. Il est bien plus simple de s'inscrire à 50 chaînes YouTube que de s'en désabonner d'autant. La conséquence de ces « boucles ouvertes » et des « onglets infinis » est la saturation de votre cerveau et de votre esprit. Cette saturation provoque un brouillard constant perturbant votre psyché (monde interne) et votre quotidien (monde externe). Vous ne savez plus distinguer ce qui compte et ce qui ne compte pas. Cela provoque une sorte de relativisme où tout se vaut puisque vous n'avez pas le temps de hiérarchiser les données, vos relations, vos projets, vos désirs, etc.

C'est le constat que fait Mark Manson dans L'Art subtil de s'en foutre8. On devrait « se foutre » de beaucoup plus de choses et se concentrer sur l'essentiel : nos valeurs, nos décisions, nos relations, notre santé, nos finances, nos projets. Le philosophe Thoreau aurait été d'accord avec Manson, lui qui cent cinquante ans plus tôt nous invitait à « simplifier, simplifier, simplifier » nos existences pour y retrouver son essence même.

Achille, l'homme devenu empereur de lui-même

Achille est une anomalie de notre époque. Il semble à la fois prospérer dans le monde moderne, mais il vit différemment de ses contemporains. Il a un pied dans l'esprit du temps moderne et un pied dehors.

Maintenant, il prête une grande attention à ne pas s'exposer aux réseaux sociaux et tout ce qui génère de la dopamine bon marché au réveil. Il ne touche pas son téléphone le matin. Il n'est plus l'esclave de la technologie qu'il a pu être jadis.

Il commence sa journée en travaillant sur lui-même et sur ses projets. Il ne se lève pas chaque jour avec l'envie de travailler, mais le sens qu'il y trouve surpasse la résistance ressentie.

Il est maître de son attention. Cela lui permet de rentrer en état de flow, de concentration intense et ainsi de produire un travail de qualité supérieure.

Achille est à l'aise avec sa propre présence et le silence. Il peut se retirer en lui-même ou partir dans les bois vivre seul pendant des mois. Mais il peut aussi vivre entouré de ses amis et avec une forte intensité sociale.

Cette vie n'est pas inaccessible, il existe des outils qui vont vous permettre de construire votre citadelle intérieure. Tout commence par votre capacité à équilibrer votre rapport à l'esprit du temps.

Ne succombez pas totalement au zeitgeist

Depuis plusieurs siècles, l'Occident a tendance à considérer que le progrès est toujours une bonne chose. Après tout, le progrès est synonyme d'« amélioration », n'est-ce pas ? Ne sommes-nous pas le point culminant de ce que notre civilisation a su produire à date ?

Nous avons aussi tendance à surestimer notre époque et à mésestimer les anciens (leur intelligence, leurs connaissances, leur sagesse, etc.). Ces croyances font que la majorité d'entre nous plongent par défaut dans ce que l'on appelle le zeitgeist. Terme allemand que l'on peut traduire par « esprit du temps ». Or, cette confiance totale dans le zeitgeist est une erreur, autant à l'échelle individuelle que collective.

Concentrons-nous sur l'individu puisque c'est lui qui nous intéresse dans notre exploration de la vie intentionnelle et philopreneuriale. Prenez Sylvain Tesson, l'écrivain voyageur français. Il représente parfaitement l'homme « anti-moderne » sous certains aspects. L'écrivain cultive une vie et une pensée allant à contre-courant. Il n'utilise pas les réseaux sociaux. Il écrit dans de petits carnets. Il passe sa vie à voyager en limitant l'usage de la technologie. Il essaye de vivre dans les interstices du temps et des valeurs de son époque. Sa marche à travers la France qu'il retrace dans Sur les chemins noirs9 l'illustre bien. L'objectif était d'aller explorer les sentiers non banalisés de notre pays. Pourtant, Sylvain Tesson vit à Paris, il ne refuse pas la modernité à 100 %. Il sait qu'elle peut lui être utile dès lors qu'il ne se sent pas muselé par celle-ci.

Il faut faire de la modernité votre servante. Il faut pouvoir vous en extraire à souhait et y revenir quand vous le désirez. Je vous propose de penser le zeitgeist comme l'ordre et le chaos. Ayez toujours un pied dans l'esprit du temps et un pied dehors. Questionnez les valeurs, le progrès, les mœurs, les idéologies, les modes de vie de votre temps.

Comme disait Bruce Lee : « Absorbez ce qui est utile, rejetez ce qui ne l'est pas, et ajoutez ce qui vous est propre10. »

À titre personnel, je me bats régulièrement avec mon rapport aux réseaux sociaux. En tant que créateur de contenu en ligne j'en ai un double usage : consommateur et producteur. J'essaye au maximum de privilégier le côté « producteur ». Néanmoins, j'ai constaté que ce n'était pas suffisant pour être pleinement aligné avec qui je suis, ma mission personnelle et ce qui me rend heureux au quotidien. En effet, pour être pleinement aligné, j'ai besoin de profondeur et de temps long.

J'essaye donc dorénavant de créer d'abord du contenu « hors réseaux sociaux », comme de longs essais avec ma newsletter personnelle11 ainsi que des livres.

Puis j'utilise, dans un second temps, les réseaux sociaux pour diffuser mes idées en essayant de respecter les codes des différentes plateformes.

Ainsi, je fais preuve d'un double respect :

Un pied hors de l'esprit du temps, un pied dans l'esprit du temps. L'un permet de faciliter l'autre. Si je n'avais pas ce mode « anti-moderne », je serais incapable de profiter de mon temps où je fais de la modernité mon amante. Et inversement.

Savoir être adapté à son époque est aussi important que de savoir s'en détacher. Mais pour être en mesure de faire cet exercice d'équilibriste, il faut être capable de mettre de l'ordre dans sa vie. Nous avons besoin de reprendre le contrôle sur notre consommation, notre attention et notre concentration. Nous allons voir maintenant comment y parvenir.

La désintoxication du supermarché de dopamine

Nous sommes tous des addicts incapables de réguler notre consommation de dopamine. À l'ère du supermarché de la dopamine bon marché et illimitée, l'excès est la norme. Principalement chez les hommes, quatre sources addictives perturbent notre épanouissement : les drogues, les jeux vidéo, les réseaux sociaux et la pornographie. L'excès de chacune de ces « activités » conduit à une descente vers le nihilisme, l'apathie, le manque de motivation pour faire toute activité nécessitant des efforts et donnant un sens à nos vies. Ces quatre « drogues » nous procurent un certain plaisir à court terme : on parle de gratification immédiate. Et le souci, c'est que nous pouvons y accéder à chaque instant.

Pour combattre cette spirale destructrice, un mouvement est né sur Internet : celui de la dopamine détox. L'objectif est de faire un sevrage de dopamine provoqué par des activités nocives comme la pornographie. Pendant une période définie, vous allez retirer les sources de dopamine de votre quotidien. Remplacez ces activités par d'autres qui sont moins stimulantes à court terme mais donneront plus de sens à long terme à votre vie. Les activités le plus souvent prohibées pendant une dopamine détox sont : réseaux sociaux, pornographie, jeux vidéo, consommer de la malbouffe ou commander en livraison, téléphone, Internet, drogues, YouTube, Netflix/séries.

Ces activités nocives sont remplacées par d'autres comme : faire à manger soi-même, marcher sans téléphone ni casque, lire, tenir un journal, faire du sport, méditer, voir des amis, prendre des notes, apprendre une nouvelle compétence, pratiquer une activité artistique ou manuelle.

À la fin de la période, vous pouvez classer les activités « dopamine » selon l'importance qu'elles ont pour vous. Votre objectif à terme est de reconfigurer vos circuits de récompense en associant des activités saines à des récompenses que vous pourrez vous offrir petit à petit. Rapidement, l'activité en tant que telle va devenir sa propre récompense.

Dès lors, vous sécréterez moins de dopamine (via la récompense) et plus de sérotonine qui est l'hormone du bonheur (et du bien-être) grâce aux activités « saines ».

(Re)configurez votre environnement digital et physique

Quand j'étais étudiant, mon organisation était inexistante. J'étais un jeune bordélique. Ce fut un vrai problème lorsque j'ai commencé à entreprendre à 22 ans. J'ai rapidement compris les limites de mon « organisation » et son impact sur ma vie entrepreneuriale.

Jusqu'au jour où j'ai lu Deep Work de Cal Newport. Ce professeur d'informatique de l'université de Georgetown s'intéresse aux liens entre les technologies, le numérique et la culture. Il a constaté que nous avions le plus grand mal à utiliser la technologie de manière vertueuse dans nos vies professionnelles et personnelles. Il s'est donné pour mission d'aider ses lecteurs à faire meilleur usage de leur vie digitale.

Voici la définition du deep work ou « travail profond/concentré » : activité professionnelle réalisée dans un état de concentration sans distraction qui pousse vos capacités cognitives à leur limite. Ces efforts créent une nouvelle valeur, améliorent vos compétences et sont difficiles à reproduire.

À cause des open spaces et des interruptions constantes, il est rare de bénéficier d'une concentration profonde ne serait-ce qu'une heure par jour. Pour Cal Newport, le deep work est une compétence fondamentale à acquérir à une époque où l'attention est fragmentée.

Une autre idée similaire ou plutôt une conséquence du deep work est le flow. Le flow est un concept théorisé par le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi dans son livre du même nom12. Dans cet état de « flow », vous êtes complètement absorbé par une activité, en particulier une activité qui implique vos capacités créatives.

Le deep work combiné au flow est donc un enjeu de réussite professionnelle mais aussi d'épanouissement personnel. Cependant, pour mobiliser du deep work et l'état de flow, il vous faut un environnement propice.

Et si pour cela, vous faisiez un grand ménage numérique et deveniez adepte du minimalisme digital ?

Le minimalisme est l'art de réduire nos possessions physiques et d'être intentionnel avec celles-ci. Le minimalisme digital, lui, consiste à vouloir trier, simplifier notre vie matérielle.

Voici la définition qu'en donne Cal Newport : « Le minimalisme numérique est une philosophie qui vous aide à vous interroger sur les outils de communication numérique (et les comportements qui entourent ces outils) qui ajoutent le plus de valeur à votre vie. Elle est motivée par la conviction que le fait d'éliminer intentionnellement et agressivement le bruit numérique de faible valeur et d'optimiser votre utilisation des outils qui comptent vraiment peut améliorer votre vie de manière significative13. »

Cette philosophie est basée sur trois principes cardinaux :

Pour mettre à profit les bienfaits de cette philosophie, Cal Newport propose de faire un grand ménage numérique pendant trente jours. Durant ce mois, vous retirerez toutes technologies de vos vies ainsi que tous les services/logiciels que vous utilisez (Netflix, Spotify, YouTube, etc.). Vous avez uniquement le droit de conserver les usages obligatoires pour votre activité professionnelle. Le but est de créer de l'espace dans votre agenda.

Vous allez prendre conscience à quel point le digital grignote votre quotidien. Votre vie est remplie d'activités et de comportements par défaut.

Cette période de détox digitale doit vous servir à vous concentrer sur des expériences et des activités choisies. À passer d'activités non choisies à des loisirs de qualité. À remplacer les soirées « Netflix and Chill » par un dîner avec des amis. À échanger les sessions de scroll sur Instagram par un cours de cuisine. L'expérience de trente jours va vous prouver que votre vie peut être plus riche (et plus intentionnelle) si vous sortez volontairement du vortex technologique. Une fois la cure terminée, réintégrez la technologie en définissant de nouvelles règles intentionnelles pour chaque service, logiciel et outil.

Créez votre propre Walden

Partir dans les bois pour s'assurer d'avoir vécu. C'est l'expérience qu'a faite Henry David Thoreau dans sa cabane au bord du lac de Walden pendant deux ans. Une ode à la construction d'une citadelle aussi bien intérieure qu'extérieure.

Mais est-ce possible au XXIe de créer comme Thoreau au XIXe son propre Walden ? De créer un espace vers lequel retourner en soi ? Un lieu qui s'extrait de notre civilisation moderne et de son rythme ? Un rempart pour court-circuiter ses tentatives de s'emparer de notre temps de cerveau disponible. La réponse courte est oui.

Laissez-moi vous présenter Derek Sivers. Cet entrepreneur américain, devenu écrivain, penseur, expérimentateur de la vie, chanteur dans un groupe de rock, a aussi fondé une entreprise qu'il finira par vendre 20 millions de dollars. Puis, pendant des années, il a opté pour une vie de nomade pour explorer le monde, les cultures, les modes de vie. Il a aussi expérimenté la vie d'ermite, préférant passer douze heures par jour à lire, écrire, coder, discuter par mail avec ses lecteurs et téléphoner à ses amis. La vie de Derek Sivers est l'odyssée moderne d'un homme qui cherche sa vérité et fait de son existence un roman à plusieurs tomes.

Pour bâtir son propre Walden, Derek Sivers est passé par de nombreuses phases de vie. Chacune d'entre elles lui a permis de mieux se connaître. Ces expériences multiples lui inspirèrent son livre le plus abouti, How to Live14. Livre dans lequel il présente 27 philosophies de vie pouvant chacune constituer une existence valant la peine d'être vécue.

Ce livre ouvre les yeux quant à la diversité possible de l'expérience humaine. Il nous permet de ne pas tomber dans le dogmatisme ou dans le jugement (vis-à-vis des autres ou de soi-même) du : « c'est ainsi qu'il faut vivre ». Cependant, malgré la diversité des expériences, Sivers présente des tendances qui vont nous aider à construire notre propre Walden.

Commençons par la capacité à être radical dans son approche. Pour Derek Sivers, si quelque chose n'est pas un « oui franc » (hell yeah), il ne le fait pas. Vous savez, ces activités qu'il faut faire à cause d'une pression sociale, d'un manque d'options ou d'une incapacité à dire non (ou à se connaître suffisamment). Cette radicalité et ce rythme de vie, beaucoup plus lent que ce qu'exige la vie par défaut moderne, sont ce qui permet de faire de l'introspection. Mais aussi de tester des activités nouvelles.

Bâtir une citadelle intérieure ou un Walden personnalisé est un acte qui tend à nous marginaliser. Derek Sivers est un marginal. Il représente au mieux 0,01 % de la population. Mais Derek Sivers vit pleinement sa vie, du moins il fait de son mieux. Au moment où j'écris ces lignes, il habite une maison en Nouvelle-Zélande, avec son fils et sa compagne. Il mène une existence à contre-courant de ses congénères. Il n'y serait jamais parvenu sans sa capacité à construire sa citadelle intérieure. Je pense que Derek Sivers et Henry David Thoreau auraient eu de superbes conversations ensemble.

Bâtissez votre citadelle intérieure.



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  1. Op. cit.

  2. Op. cit.

  3. Pierre Hadot, La Citadelle intérieure, Fayard, 1992.

  4. Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, op. cit., (IV, 3, 1).

  5. Pierre Hadot, La Citadelle intérieure, op. cit.

  6. Cal Newport, Deep Work, Alisio, 2017.

  7. Jean Baudrillard, Simulacres et stimulations, Galilée, 1981.

  8. Op. cit.

  9. Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016.

  10. Bruce Lee, Jeet kune do : Commentaire sur la voie martiale, tome 1 : Principes et stratégies, Guy Trédaniel, 1999.

  11. https://jeancharleskurdali.substack.com/

  12. Mihály Csíkszentmihályi, Flow – The Psychology of Optimal Expérience [1990], Harper Perennial Modern Classics, 2008, trad. française : Vivre : La psychologie du bonheur, Pocket, 2006.

  13. Cal Newport, Réussir (sa vie) grâce au minimalisme digital, Alisio, 2020.

  14. Derek Sivers, How to Live, Hit Media, 2022.