Le second cerveau de JCK

Chapitre 9 — Principe #7 : Cultivez votre jardin d'Épicure et laissez un héritage

Stéphane ou la mort d'Ivan Ilitch

Pour ce dernier principe, Stéphane laisse la vedette à Ivan Ilitch. C'est le personnage de littérature qui exprime mieux que je ne saurais le faire les risques inhérents à la non-prise de conscience de ce principe #7.

Ivan Ilitch est le personnage principal du roman de Léon Tolstoï : La Mort d'Ivan Ilitch1. C'est un magistrat russe d'une quarantaine d'années vivant au XIXe siècle. Une bonne situation financière, un statut social enviable, une magnifique femme, des enfants en bonne santé, un grand appartement, etc.

Tout allait « bien » dans sa vie jusqu'au jour où une chute à première vue anodine va le conduire tout droit vers une mort lente et douloureuse. Au cours de cette agonie, il va rentrer en introspection et examiner son existence.

Le constat n'est ni rassurant ni joyeux. Ivan Ilitch se rend compte qu'il a passé sa vie à vivre et à faire des choix selon les autres. Il s'est marié à sa femme pour monter dans la hiérarchie sociale, pensant ainsi impressionner ses supérieurs. Il n'a jamais pris conscience de la mort avant que celle-ci ne vienne frapper à sa porte. Il a vécu tel un immortel qui pensait que la mort était réservée aux autres. Une chose abstraite et lointaine. Il a passé sa vie piégée dans une rat race du XIXe siècle.

En se remémorant sa vie, il se rend compte que ses jours les plus heureux furent ceux de son enfance et adolescence. La suite ne fut qu'une succession de quêtes matérielles et statutaires. Enfin, il va prendre conscience, dans son agonie finale, qu'il est passé à côté du cadeau le plus précieux de la vie : le lien que l'on peut créer avec autrui. Il avait beau avoir une famille, il vivait comme un étranger avec eux, de même avec ses collègues et toute autre personne le côtoyant. Il fut un soliste qui s'est plus employé à vivre selon autrui – ou cherchant à utiliser les autres – plutôt qu'à créer du lien avec eux.

Une des citations qui m'a le plus touché dans ce roman exprime le désarroi d'un homme qui au crépuscule de sa vie, effrayé par sa mort imminente, se demande : « Qu'arrivera-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n'a pas été ce qu'elle devait être ? »

Ivan Ilitch est un excellent exemple d'un homme qui a vécu une vie par défaut. Il a oublié la mort de son vivant et a fini terrifié par celle-ci.

Heureusement pour vous, vous n'aurez pas à subir le même sort que ce personnage de Tolstoï. Le philosophe Épicure va vous aider à adoucir votre rapport à la mort, à mieux vivre tout en construisant des relations profondes avec vos amis et votre communauté.

Le jardin d’Épicure

Épicure est un philosophe grec qui a vécu à Athènes. Il créa, en -306, l'épicurisme qui s'est rapidement imposé comme une école de philosophie importante de l'Antiquité grecque – puis durant l'Empire romain.

La philosophie d'Épicure avait pour finalité l'ataraxie, que l'on peut traduire par l'absence de trouble et un état de paix intérieure. Pour lui, l'agitation que ressentent les hommes est liée aux désirs qu'ils ne savent pas contrôler et hiérarchiser.

Les hommes devaient revenir à des désirs simples dont un des plus importants pour le philosophe grec : l'amitié et le partage de moments avec ses amis. C'est ainsi qu'il fonda ce que nous appelons aujourd'hui le « jardin d'Épicure ».

En effet, alors que l'école des stoïciens, les académiciens de Platon ou encore les lycéens d'Aristote se situaient dans le centre d'Athènes au IVe siècle avant J.-C., il fallait quitter l'agora pour trouver l'école d'Épicure.

Avec l'aide d'autres membres de son école, il avait acheté une maison au nord d'Athènes. Ce jardin permettait aux membres de l'école d'étudier et de vivre ensemble selon les principes de la doctrine épicurienne.

L'amitié était une valeur centrale dans la philosophie et le mode de vie du philosophe. Voici ce que dit Épicure de l'amitié : « De tous les biens que la sagesse procure pour la félicité de la vie tout entière, celui de l'amitié est de beaucoup le plus grand2. »

Il fait un lien entre sagesse et amitié. Seul le « sage » peut accéder à la véritable amitié. La vraie amitié est le fruit d'un travail sur soi au préalable. C'est ce que nous essayons de faire avec la vie intentionnelle. Nous extraire de la vie par défaut, mieux nous connaître, nous construire et nous réaliser. Pour être en mesure de ne plus vivre selon l'autre mais avec lui.

Un autre thème récurrent chez Épicure est la mort et le rapport des Hommes à celle-ci.

Pour le philosophe, la mort n'est rien. Pourquoi ? Car nous ne la rencontrons jamais : « Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d'horreur, la mort, n'est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n'est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n'existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu'elle n'a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus3. »

Prenons l'exemple de Witold Pilecki, un héros de guerre. Officier de cavalerie, agent de renseignements et chef de la résistance polonaise durant la Seconde Guerre mondiale.

Il disait : « J'ai essayé de vivre ma vie de sorte qu'au jour de ma mort, je ressente de la joie plutôt que de la peur4. »

Cet homme s'est porté volontaire pour participer à une opération de résistance polonaise qui consista à être emprisonné dans le camp de concentration d'Auschwitz afin de recueillir des renseignements puis de s'en échapper.

Il organisa un mouvement de résistance puis parvint à s'échapper d'Auschwitz en 1943, plus de deux ans après s'y être rendu volontairement. Pilecki resta toute sa vie fidèle aux mots cités au-dessus et il continua à servir sa patrie après la Seconde Guerre mondiale. Il se fera arrêter par la police de Staline et sera exécuté à la suite d'un « procès » en 1948. L'histoire de ce héros ne fut révélée qu'en 1989, les informations étaient masquées par le régime communiste polonais.

Épicure et Pilecki, chacun à leurs manières, doivent vous inspirer et transformer votre rapport à la mort et en faire un moteur pour mener une belle vie. Ce moteur va vous aider à mieux vivre, à prendre conscience de ce qui est vraiment important dans l'existence humaine et à concentrer votre attention sur ces éléments.

Dans ce chapitre, vous verrez comment utiliser l'amitié, la communauté, la transmission pour donner du sens à votre vie. Mais avant, explorons pourquoi nous avons si peur de la mort.

La peur de la mort

Notre mort est la plus grande angoisse que nous ayons à affronter en tant qu'être humain. Notre première prise de conscience de notre mortalité intervient avant les 10 ans.

Je me souviens avoir eu des insomnies quand j'avais 7-8 ans à base de questions existentielles. Je pris conscience que j'étais vivant, mais que cela ne serait pas éternel, qu'un jour j'allais disparaître. J'en étais même arrivé à vérifier les battements de mon cœur – en plein milieu de la nuit – pour m'assurer que j'étais bien vivant.

La mort est effrayante. En conséquence, nous n'avons jamais la bonne distance vis-à-vis d'elle :

Prenons l'épisode de la pandémie du Covid-19.

Lorsque celle-ci arriva en Europe, menant au confinement de mars 2020, nous avons pu constater l'effet que peut exercer l'idée de la mort sur la pensée et le comportement des gens. Nous avons rapidement commencé à observer des comportements de défiance entre les concitoyens. La mort, qui nous paraissait loin avant ces événements, fut au cœur de l'actualité pendant des mois. Les médias – sachant très bien ce qui attire l'attention de son audience – ont mis en avant chaque jour le nombre de morts. Ce qui fut d'autant plus intéressant durant cette période est le comportement que nous avons eu après les premières semaines, une fois que nous savions que le Covid-19 ne mettait pas en danger de mort la majorité de la population. Le rapport à cette maladie ne changea pas vraiment dans l'esprit collectif.

La raison est sans doute qu'en France, la mort est médicalisée depuis des décennies. Nous n'avons que très peu affaire à elle. Contrairement à des cultures orientales qui vont montrer la mort et la célébrer. Chez nous, elle est cachée, taboue et malheureuse.

La quête d'immortalité est un autre phénomène qui en dit long sur notre rapport à la mort mais aussi à la vie. Les milliardaires américains comme les fondateurs de Google et leur ami transhumaniste Ray Kurzweil qui se démènent pour tuer la mort ne semblent pas saisir que, sans la mort, il n'y a pas de vie.

La mort n'est pas un problème à résoudre. C'est un cycle naturel de la vie. Nous sommes des petites particules, des chaînons faisant partie d'un grand tout aussi bien à l'échelle de l'espace que du temps. Il faut savoir laisser la place aux suivants, en leur léguant un savoir sur lequel ils vont pouvoir continuer à faire avancer la conscience humaine.

Le comportement de ces milliardaires est une exagération d'un comportement partagé par de nombreuses personnes à notre époque : l'hyper-individualisme.

L’éthos de l’hyper-individualisme

L'ethos, c'est-à-dire le comportement social privilégié, de notre époque est l'individualisme. La carrière, la réussite, l'épanouissement personnel sont les éléments les plus importants et valorisés en Occident.

Il n'y a aucun problème à rechercher l'épanouissement dans votre existence. C'est d'ailleurs un des grands objectifs de ce livre que de vous aider à être épanoui. Le souci ne réside pas dans l'intention, mais dans le chemin que vous empruntez pour vous épanouir en tant qu'individu.

Dans son livre La Deuxième Montagne5, le journaliste David Brooks ouvre des pistes de réflexion pour nous aider à comprendre ce phénomène et ses conséquences : « Lorsque l'individualisme devient l'éthos outrancièrement dominant d'une civilisation – quand aucun autre éthos ne lui fait contrepoids – les individus qui la composent jouissent peut-être d'une liberté individuelle maximale, mais les liens entre eux commencent à se dissoudre. Le grand récit du “Je suis libre d'être moi-même” a cours depuis environ cinquante ans. Il s'est mué en culture de l'hyper-individualisme. »

Cet hyper-individualisme est causé par de multiples facteurs. Le déclin de la religion a eu pour conséquence de fragiliser la famille. Le divorce ne choque plus personne depuis longtemps : nous sommes une génération d'enfants élevés par des parents séparés. Tout ce qui offrait un sentiment d'appartenance collective s'est érodé : religions, nations, communautés physiques. Nous avons migré des campagnes aux villes. Ces villes qui sont de plus en plus peuplées sont paradoxalement constituées de plus en plus de personnes qui se sentent seules. Enfin, nous pourrions ajouter que nous sommes devenus avant tout des consommateurs, des portefeuilles sur pattes dépensant de l'argent et générant de la donnée monétisable pour les entreprises. Tous ces éléments favorisent la culture de l'individualisme.

David Brooks définit l'hyper-individualisme comme : « Un système de morale, de sentiments, d'idées et de pratiques basés sur l'idée que la vie est un voyage individuel, dont les buts sont le bonheur individuel, l'authenticité, la réalisation de soi et l'autosuffisance6. »

Nous pouvons résumer cette idéologie à une question : que puis-je faire pour me rendre heureux ?

Le bonheur personnel passant avant l'intérêt du bien commun, dans ce paradigme hyper-individualiste, la liberté prend souvent comme définition l'absence totale de contraintes. Or, la liberté en est selon moi l'opposé : c'est le fait de pouvoir choisir ses contraintes. C'est ce qu'aurait écrit Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle : « La liberté est le pouvoir de choisir nos propres chaînes. »

L'éthos faisant la part belle à l'individualisme est aussi le résultat d'une incapacité à (re)créer un projet collectif. L'écologie semble être un moyen de redonner un sens et une quête commune à des groupes d'individus. Au moment où j'écris ces lignes, ce n'est pas encore le cas puisque le sujet tend plus à diviser qu'à rassembler.

Le besoin d'appartenance est naturel comme nous l'avons vu dans les principes précédents. Les regroupements d'individus se basent soit sur un ennemi commun, soit sur un ensemble de valeurs et d'intérêts partagés.

Nous devrions avoir pour objectif de nous entendre avec les autres et de collaborer pour résoudre les enjeux majeurs de notre époque, dont la crise environnementale fait partie. Or tant que la responsabilité individuelle n'est pas profondément acceptée, il ne peut y avoir de progrès vers une collaboration authentique. Le « nous » ne pouvant exister que si la majorité de la population développe un sens mature du « je ».

La notion d'individu est d'ailleurs mal comprise. Être un individu n'est pas la même chose qu'être individualiste. Être un individu, c'est être une personnalité composée de valeurs, de multiples identités, d'intentions, d'une mission, etc. C'est l'inverse de l'homme par défaut qui est certainement individualiste, mais qui n'a jamais tenté de s'individuer. Au contraire, il est un pur produit en série du conformisme social et intellectuel.

Voici ce que nous devons attendre d'un individu selon David Brooks. L'individu est celui qui se rebelle contre l'éthos, qui ose le remettre en cause, le questionner, quitte à l'accepter pleinement ou partiellement ensuite.

Maintenant que nous avons vu le problème de l'individualisme et de la confusion entre individuation et individualisme, nous allons analyser l'impact de notre utilisation du digital sur notre pensée et sur notre tendance à suivre certaines idéologies.

Le danger des algorithmes

Êtes-vous conscient qu'Internet et les algorithmes influencent votre pensée et votre identité ?

Une discussion avec un ami que l'on va appeler Jules m'a fait prendre conscience de l'impact du digital sur nos vies. Nous discutions de l'évolution de notre pensée ces dernières années (philosophie de vie, idéologies, pensée politique, etc.) et l'impact de la plateforme YouTube qui prend pas mal de place dans nos vies respectives.

Nous en sommes arrivés à la conclusion suivante : en l'état (début des années 2020), tout homme ou femme cherchant des solutions pour se développer en tant qu'individu va être attiré tel un aimant vers du contenu idéologiquement conservateur. Le développement personnel sur YouTube est monopolisé par des créateurs que l'on peut qualifier de « droite » et la consommation de ces contenus amène vers d'autres créateurs plus politisés et de plus en plus extrémistes.

Je ne vais pas juger de la qualité de ces contenus. J'en consomme moi-même certains qui ont pu m'être utiles à certaines périodes de ma vie. Le problème que nous avons soulevé avec Jules est l'inexistence de réel contrepoids de qualité pour offrir un choix et des perspectives plus vastes pour un Français en quête de sens.

J'ai mis beaucoup de temps avant de trouver des chaînes (bien plus confidentielles) qui m'aident à maintenir une hygiène de pensée et à exercer mon esprit critique. Le risque, sans ces contrepoids ? Sombrer dans ce que je vais appeler le « tribalisme », qui ronge les amitiés et attise la haine entre les groupes.

La disparition de l’amitié au profit du tribalisme

L'ère d'Internet est relativement récente. Nous devons apprendre à gérer la surabondance d'informations, à filtrer, à trier, à supprimer. Or, nous sommes encore loin d'y parvenir, pris d'assaut par l'évolution constante des technologies, des outils et des moyens toujours plus astucieux de manipuler notre attention et notre pensée.

Nous sommes à l'ère du follower qui prend le pas sur la réelle amitié. Plus personne ne se pose la question de ce qu'est une bonne amitié ? Mieux, comment être un bon ami ? Nous passons plus de temps à réfléchir à comment être bon sur les réseaux sociaux que ce soit dans une optique carriériste, de séduction, ou pour capter l'attention et remplir la jarre vide de sens de nos existences.

Comment sortir du monde digital et de nos milliers d'« amis » pour réapprendre à avoir des amitiés authentiques et profondes dans le monde physique ? Avec le même outil qui nous a pourtant éloignés de ce qu'est une bonne amitié : Internet.

Internet offre la possibilité de ne plus subir son environnement mais de le choisir. Le Web regorge de communautés dans lesquelles vous pourrez trouver vos futurs meilleurs amis partageant vos valeurs et vos centres d'intérêt.

Le problème en l'état avec Internet est que les « Stéphane » s'en servent pour conserver un environnement qui ne leur convient pas. Ils utilisent la technologie pour maintenir les relations existantes (passant des heures chaque jour sur Instagram) ou ils développent une animosité latente envers un ennemi (réel ou fictif) finissant par suivre le schéma décrit plus haut dans mon exemple avec Jules.

Il entre dans la cave du tribalisme. Le tribalisme est une régression de la conscience si l'on se base sur la spirale dynamique de la conscience du philosophe Ken Wilber. C'est la croyance selon laquelle « nous-sommes-dans-le-vrai-et-nous-avons-compris-quelque-chose-que-les-méchants-du-camp-du-mal-ne-comprennent-pas ». Cette tendance tribaliste se manifeste lorsqu'on rejette une situation ou lorsqu'une frustration personnelle se transforme en ressentiment puis haine de l'autre. Le tribalisme est le contenant dans lequel se développent les idéologies les plus dangereuses.

Selon Jordan Peterson : « Les idéologies sont de simples idées déguisées en vérités scientifiques ou philosophiques qui prétendent expliquer la complexité du monde et proposer des remèdes pour l'améliorer7. »

Elles tentent de simplifier l'existence et se présentent comme la réponse au problème auquel fait face le nouvel adepte. Elles ont tendance à déresponsabiliser les individus en promettant une solution technique, économique ou sociale. Et elles aiment mettre en avant un homme providentiel.

Le cas de la candidature de l'intellectuel Éric Zemmour aux élections présidentielles françaises de 2022 en est un parfait symbole. Ne jugeons pas le contenu de ses idées, mais plutôt la forme de celles-ci. Elles partent du constat qui est que le problème vient de « l'autre ». Mais heureusement quelqu'un est là pour régler « le problème ». Or, le monde ne changera pas du jour au lendemain avec l'arrivée d'un homme providentiel.

La conséquence de ce schéma tribal est l'isolement identitaire. On commence à polariser son identité et à la réduire à une idéologie. On retrouve le même phénomène avec le mouvement woke provenant des États-Unis. L'ennemi devient l'homme blanc hétérosexuel et le « patriarcat » qui serait la cause de tous les problèmes auxquels font face lesdites « minorités ». Encore une fois, même constat, il est plus confortable de chercher le problème à l'extérieur qu'à l'intérieur de soi-même.

Néanmoins, je comprends très bien cette tendance quand nous vivons dans une société qui laisse croire que le « succès » peut s'obtenir rapidement, que tout le monde est « extraordinaire » et qui nous offre un confort jamais atteint. Le monde réel finit toujours par nous rappeler que ce n'est pas aussi simple.

De plus, si l'Homme n'a plus de perspective, il ne trouve pas de sens à sa vie. Il va mécaniquement sombrer dans le nihilisme. Ce dernier amène au narcissisme qui à son tour conduit à l'individualisme. Ce qui ouvre ensuite la porte aux tribalismes, aux idéologies simplificatrices et à la haine de l'autre.

Ce sens dont l'humain a cruellement besoin pourrait se trouver dans la sortie de l'hyper-individualisme. Cela passe par la communauté et l'héritage. En effet, transmettre un héritage, que ce soit à un enfant, à un groupe d'amis, à une communauté, à l'espèce humaine ou à l'univers est certainement le meilleur remède contre la peur de la mort et, encore mieux, la clé pour une vie riche de sens et de bonheur. C'est ce que nous allons voir avec notre cher Achille.

Achille et le retour du héros

Achille est un symbole du mythe du héros de Joseph Campbell8. Pour Campbell, le héros quitte sa situation initiale, qu'il peut apprécier ou non, souvent confortable, parfois détestable. Durant son périple, une partie de lui doit mourir ou être abandonnée pour qu'il puisse renaître et surmonter les obstacles qui se présentent à lui. Enfin, il devra revenir au point de départ, pour transmettre ce que le voyage lui a appris.

La première étape pour lui a été de prendre conscience de sa mortalité, de dépasser la peur paralysante de la mort et d'apprendre à vivre pleinement chaque instant. Il a été ainsi inspiré par Mike Horn et son idée de vie longue versus vie large. Pour l'explorateur, il y a ceux qui vivent de manière à vivre longtemps, en limitant les risques et préférant le confort, et ceux qui décident de vivre avec intensité en prenant le risque de voir leur vie être écourtée. Également inspiré par Montaigne, qui se réfugiait dans son château avant de voyager en Italie, Achille a réalisé que la peur de la mort est souvent liée aux regrets de ne pas avoir vécu comme on aurait dû.

Achille a compris que le bonheur n'est réel que lorsqu'il est partagé. Il a cultivé l'amitié comme le bien le plus précieux et a appris à distinguer ses vrais amis de ses simples connaissances. Les discussions sincères avec ses amis l'ont souvent sorti de la torpeur et ont enrichi sa vie. Il a réalisé que même si l'on naît et meurt seul, le chemin de la vie se fait avec les autres.

Poussé par cet élan, Achille a décidé de construire ou rejoindre un « scenius », un groupe d'individus partageant les mêmes valeurs et aspirations. Il a pris exemple sur Benjamin Franklin (1706-1790) et le Junto Club. Le concept de « scenius », inventé par Brian Eno, lui a permis de s'entourer de personnes inspirantes et d'échanger sur des idées enrichissantes.

Finalement, Achille a réalisé l'importance de transmettre un héritage et de partager ses connaissances. Il a compris que la vie intentionnelle génère de la richesse et de l'abondance, et qu'il était de son devoir de les partager avec les autres. Il est devenu le sage qui inspire les autres, donnant sans compter et recevant en retour.

Souvenez-vous que vous allez mourir

Vous ne vivez qu'une seule fois.

Vous n'avez donc pas toujours le recul ou le courage nécessaire pour affronter vos peurs et oser faire face aux obstacles qui seront pourtant vos plus grands enseignements. La peur de la mort peut être paralysante. Un explorateur comme Mike Horn peut vous aider à voir les choses différemment. Pour lui, il existe deux attitudes face à la vie.

La première attitude est celle de la « vie longue ». Vous allez prendre des décisions pour optimiser la durée de votre existence. Ce qui veut dire moins de risques, moins d'expériences nouvelles, une vie éloignée de la corniche. C'est la vie que la majorité choisit dès lors que la mort devient taboue et que la survie devient la priorité dans l'existence, comme nous l'avons vue durant la pandémie du Covid-19.

Mais il existe une deuxième attitude, celle de la vie large. Elle est un concentré d'intensité et de densité. Ce sont les personnes qui semblent faire un usage différent du temps qui leur est alloué. Elle vous permet de vivre plusieurs vies en une seule. Ce type d'existence nécessite courage, volonté et un certain anticonformisme. C'est une vie où vous longez la corniche, la mort n'est pas loin, mais vous vous sentez vivant.

C'est ce qui est arrivé au philosophe français Michel de Montaigne, en 1571, qui décida tout d'abord de se retirer dans son château vers la fin de sa trentaine. Il pensait que la mort était proche. Après une vie publique et politique riche, il voulait se consacrer à la vie de l'esprit et entreprit donc d'écrire ses Essais. Or, près de dix ans plus tard, la mort n'est pas venue le chercher. Il décide de partir à l'aventure en partant vers l'Italie. Le philosophe ayant la sensation de se voir offrir des années de vie « bonus ».

La peur de la mort est un obstacle à la vie. À défaut de pouvoir annihiler complètement cette peur, faites de celle-ci un moteur vous invitant à vivre pleinement une vie qui saura être dense, intense et longue lorsque vous êtes capable de ne pas la perdre dans des futilités.

La peur de la mort est aussi intimement liée aux regrets que nous avons concernant notre vie. Soit nous avons peur d'être passés à côté de notre existence et nous avons peur de mourir avant d'avoir « trouvé » ce que nous étions censés faire. Soit nous mettons la mort à une telle distance que nous finissons par l'oublier et à vivre comme des enfants gâtés qui se croient éternels. Avec l'idée en tête que la vie nous offrira toujours des jours, mois, années supplémentaires.

Il est intéressant d'observer, à cet égard, les principaux regrets des personnes mourantes.

Dans son livre The Top Five Regrets of the Dying paru en 2012, Bronnie Ware9 a décelé cinq réponses qui reviennent régulièrement chez les milliers de personnes qu'elle a pu interroger au cours de sa vie.

Les cinq plus grands regrets sont :

Les trois derniers regrets sont reliés au besoin de connexions profondes avec autrui. C'est ce que j'appelle « la vie avec et pour les autres » que j'oppose à « la vie selon les autres ».

La vie avec et pour les autres doit nous permettre d'avoir le courage d'exprimer nos sentiments. De passer du temps de qualité (mais aussi en quantité) avec les gens qui comptent le plus pour vous. Et in fine c'est ce qui permet de nous rendre plus heureux, comme l'explique le psychiatre Robert Waldinger dans une conférence TEDx vue plus de 40 millions de fois (« Qu'est-ce qui fait une vie réussie ? Leçons de la plus longue étude sur le bonheur10 ») : « Le fait d'avoir des relations sociales est meilleur pour notre santé et notre bien-être et, inversement, la solitude tue. Deuxièmement, le fait d'avoir des relations étroites de qualité supérieure est plus important pour notre bien-être que le nombre de relations. Troisièmement, avoir de bonnes relations n'est pas seulement bon pour notre corps mais aussi pour notre cerveau. »

Aussi, comment évoquer le sujet de la mort sans revenir aux stoïciens et à la célèbre locution latine « Memento mori » signifiant « Souviens-toi que tu vas mourir » ? Je n'ai rien trouvé de plus puissant à ce jour, pour conserver la mort à bonne distance et m'aider à sortir de mon lit chaque matin afin d'avancer sur les projets qui comptent le plus pour moi.

Enfin, je garde en tête l'idée si épicurienne de vivre pleinement de sorte de quitter la vie « repu ». Comme si nous étions allés nous restaurer dans un buffet à volonté. Nous avons mangé le nécessaire, nous sommes rassasiés. Nous pouvons quitter ce monde avec sérénité puisque de notre vivant nous avons fait de notre mieux pour bâtir le plus beau des jardins.

Jardin dans lequel nous pourrons organiser les plus beaux festins, créer les plus beaux souvenirs de notre existence, avec le suc de la vie : les liens que l'on forge avec autrui.

Le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé

L'amitié est le bien le plus précieux que nous ayons.

Pouvoir naviguer dans l'incertitude de la vie avec des personnes qui nous sont chères donne à lui seul un sens à une existence pouvant parfois en être dénuée. Je ne compte plus le nombre de journées où je broyais du noir, incapable d'avancer comme je le souhaitais sur un projet ou ruminant en boucle des pensées négatives. Mon salut est presque toujours venu d'une discussion avec un ami. La discussion et l'amitié sont des thérapies à consommer sans modération.

Dans ma vingtaine, j'avais de nombreuses connaissances mais très peu de vrais amis. Du moins, je ne vivais pas avec eux le type d'amitié que je qualifierais aujourd'hui d'une « amitié authentique ». Ce qui est assez courant à notre époque qui prône les amitiés (ou les relations) superficielles et nombreuses et qui nous éloigne de la profondeur et l'authenticité que nous pouvons consacrer aux amitiés qui comptent vraiment.

La vie n'est pas un voyage solitaire. Pourtant, nous la vivons telle quelle au XXIe siècle. Certes, nous naissons seuls et mourons seuls, mais ce qui compte dans une existence n'est ni la naissance ni la mort, toutes deux hors de notre contrôle, c'est plutôt ce que nous allons vivre et faire entre ces deux moments naturels. Les relations sont le ciment de ces événements entre la naissance et la mort.

Voici ce qu'en pense David Brooks : « Nous avons besoin d'articuler une foi qui place en son centre la relation et non pas l'individu, et qui énonce clairement les vérités connues de tous : nous sommes formés par les relations, nous sommes nourris par les relations et nous avons soif de relations. La vie n'est pas un voyage solitaire. C'est bâtir une maison ensemble11. »

Une vie bonne doit être composée d'amitiés solides. Ne finissons pas comme Christopher McCandless (héros malheureux de Into the Wild12) qui a conclu son périple solitaire en écrivant dans son carnet : « Le bonheur n'est réel que lorsqu'il est partagé. »

Avoir un groupe d'amis ou une communauté restreinte partageant des valeurs ou des centres d'intérêt est le secret de nombreux grands penseurs, artistes et entrepreneurs à travers les époques.

Construisez (ou rejoignez) une « scenius »

En 1727, un jeune homme de 21 ans arrive à Philadelphie. Il est ambitieux et cherche rapidement à rencontrer d'autres personnes partageant ce même désir d'amélioration de soi et de connaissance.

Ce jeune homme est Benjamin Franklin. Voici comment il présentait le Junto Club dans son autobiographie : « Un club d'amélioration mutuelle, que nous appelions “le Junto” ; nous nous réunissions le vendredi soir. Les règles que j'avais établies exigeaient que chaque membre, à son tour, produise une ou plusieurs questions sur n'importe quel point de morale, de politique ou de philosophie naturelle, pour être discutées par la compagnie ; et une fois tous les trois mois, produise et lise un essai de son propre cru, sur n'importe quel sujet qu'il voulait13. »

Le Junto Club fut une brique importante dans la construction intellectuelle de Benjamin Franklin – qui deviendra plus tard un des pères fondateurs de l'Amérique.

Rares sont les grands personnages qui n'ont pas bénéficié d'un groupe les ayant aidés directement ou indirectement à produire une œuvre qu'elle soit artistique, intellectuelle ou entrepreneuriale. Parmi les nombreux exemples, il y a le Dry Club du philosophe John Locke (1632-1704) qui a inspiré le Junto Club de Franklin. La bande d'écrivains et de poètes de Jack Kerouac, l'auteur de Sur la route, composé notamment d'Allen Ginsberg et de Gregory Corso, formant la Beat Generation. Les jeunes poètes viennois de la fin du XIXe d'où vont émerger Hugo von Hofmannsthal et Stefan Zweig. Mais aussi les transcendantalistes à Concord au XIXe également avec en chef de file Emerson et Thoreau.

Le musicien et producteur Brian Eno a inventé un terme pour caractériser ces regroupements d'individus : les « scenius ». Elle démystifie l'idée du génie solitaire qui produirait une œuvre du haut de sa tour d'ivoire. La scenius est un écosystème que vous devriez créer autour de vous. C'est un des moyens les plus efficaces de vous développer intellectuellement, personnellement et professionnellement.

David Perell, un créateur de contenu américain, considère que nous devons tous chercher à créer notre « club des 10 » : « Objectif pour vos 20 ans : trouvez votre “Club des 10”. Votre club des 10 est un groupe de 10 personnes avec lesquelles vous souhaitez travailler plus tard dans votre vie. Elles doivent être gentilles, ambitieuses et généreuses. Voyagez ensemble, rencontrez leurs familles et assistez à leurs mariages14. »

Avec les réseaux sociaux, vous souffrez certainement d'une inflation du nombre de connaissances que vous avez, ce qui finit par impacter le temps que vous passez avec vos véritables amis. Trouver votre « club des 10 » devient un bel objectif pour grandir, vous élever et partager votre chemin avec des personnes qui vous correspondent. Puis faites passer ces personnes en priorité sur vos connaissances.

De nos jours, il est possible de créer des « scenius » sur Internet. Vous aurez bien plus de chances de trouver les bonnes personnes qu'en vous limitant à votre lieu de résidence. Néanmoins, les amitiés et un groupe solide se forgent via la rencontre dans le monde physique. L'interaction digitale n'est pas égale à l'interaction physique. Ce qui ramène au besoin d'avoir son jardin d'Épicure.

Faites don de votre savoir et transmettez un héritage

Ce principe #7 est celui du « retour » du héros que vous êtes devenu en menant une vie intentionnelle.

Au cours de votre vie, en appliquant les principes de la vie intentionnelle, vous aurez à coup sûr de l'abondance provenant de différentes richesses possibles : argent, connaissance, réseau, biens matériels, etc. Vous n'emporterez rien avec vous dans votre tombe, donc autant profiter de ce retour à la vie avec les autres pour (re)donner, transmettre, partager.

Votre abondance et vos richesses sont de l'énergie. Quand vous donnez à autrui, vous ne perdez pas quelque chose. Vous y gagnez au moins autant que celui qui reçoit. Il a d'ailleurs été prouvé scientifiquement15 que le don désintéressé augmente considérablement le bien-être.

En donnant, vous recevrez d'une manière ou d'une autre. C'est ce que l'auteur Jay Shetty appelle le « cercle de l'amour ». Celui-ci permet de réduire notre tendance d'épicier dès lors qu'il s'agit de faire les comptes de nos actions quotidiennes auprès des autres.

Si vous constituez votre cercle d'amis proches ainsi que votre « scenius », vous serez heureux de les côtoyer au quotidien. Vous aurez une vie relationnelle riche.

Essayez de devenir le sage que vous auriez aimé rencontrer dans votre jeunesse. Celui qui a combattu les dragons de la vie.

Dans le roman Demian16 de Hermann Hesse (1877-1962), le jeune protagoniste Sinclair voit sa vision du monde se transformer en observant et en dialoguant avec le mystérieux Demian qui lui semble avoir des pouvoirs mystiques. Il va – sans s'en rendre compte – devenir lui-même une sorte de « Demian » et va à son tour générer le même magnétisme à ses amis à la fin du récit. Comme Sinclair, entourez-vous d'êtres à part et devenez-en un.

Gandhi disait bien : « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde. » Il est fondamental de construire (ou de rejoindre) votre propre jardin d'Épicure et de porter cette vision du monde.

Ce qui compte n'est pas de vouloir absolument faire de grands projets ou de changer le monde. C'est d'avoir un impact positif, de trouver dans quel domaine de vie vous souhaitez évoluer. Puis d'être ambitieux à partir de vos propres critères (et en créant votre propre jeu). Et peut-être qu'un jour, la magnitude de votre impact fera que vous allez dépasser le cadre de la « scenius », de celui du jardin d'Épicure et que vous allez pouvoir avoir un impact sur la « cité » ou l'univers.

Bâtissez votre jardin d'Épicure. Rejoignez une « scenius ». Choisissez avec soins vos amis et consacrez-leur le temps et l'attention qu'ils méritent. Soyez un être fiable sur qui votre communauté peut compter. Puis laissez au monde un héritage – que ce soit une idée, une œuvre, des valeurs, un mode de vie, des enfants.

Vous aurez eu une vie digne d'être vécue. Vous vous serez réalisé et aurez vécu avec et pour les autres.

Cultivez votre jardin d'Épicure et laissez un héritage.



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  1. Léon Tolstoï, La Mort d'Ivan Ilitch [1886], trad. : Jacques Imbert, Librio, 2005.

  2. Épicure, Lettre à Ménécée, trad. : Pierre-Marie Morel, Flammarion, 2010.

  3. Ibid.

  4. Cité in Mark Manson, Tout est foutu – Un livre sur l'espoir, Eyrolles, 2020.

  5. Op. cit.

  6. Ibid.

  7. Jordan Peterson, 12 Règles pour une vie, op. cit.

  8. Joseph Campbell, Le Héros aux mille et un visages, op. cit.

  9. Bronnie Ware, Les 5 Regrets des personnes en fin de vie, Guy Trédaniel éditeur, 2013.

  10. https://www.ted.com/talks/robert_waldinger_what_makes_a_good_life_lessons_from_the_longest_study_on_happiness/c

  11. David Brooks, La Deuxième Montagne, op. cit.

  12. Op. cit.

  13. The Autobiography of Benjamin Franklin [1791], Dover Thrift Editions, 2015.

  14. https://twitter.com/david_perell/status/1119060180862427136

  15. Elizabeth W. Dunn, Lara B. Aknin et Michael I. Norton, « Spending money on others promotes happiness », Science, 319(5870), 2008 et William T. Harbaugh, Ulrich Mayr et Daniel R. Burghart, « Neural responses to taxation and voluntary giving reveal motives for charitable donations », Science, 316(5831), 2007.

  16. Hermann Hesse, Demian [1919], trad. française : Denise Riboni, Le Livre de Poche, 1996.